J'avais pour habitude, chaque dimanche ou presque, de fréquenter les bouquinistes installes sur les quais du R***, le fleuve qui traverse la ville.de S***. Ce dimanche la j'avais fait l'acquisition
d'une édition en anglais de l'Evolution des Especes. En ôtant la couverture de papier kraft qui protégeait le livre, je découvrai des feuillets couverts d'une écriture fine et serrée très lisible.
C'est le contenu de ces feuillets que je livre ici. ...................................................................... Récit d'Amanda. Je rentrais a mon hotel par une chaude après-midi du mois
de juillet. J'étais arrivée a L*** la veille pour régler une affaire personnelle qui me tenait a cœur et qui avait trouve une issue favorable. Sur le coup de cette heureuse nouvelle je décidai de
prolonger mon séjour dans cette ville d'art et d'histoire que je ne connaissais pas. Ma décision avait été d'autant plus facile a prendre que mon mari était en déplacement a l'étranger et que mes
enfants étaient en vacance chez leurs grands-parents. J' envoyai une carte postale a mes enfants et une autre a mon mari : "Tout est regle. Je reste quelques jours de plus. Reviens vite. Je t'aime.
Amanda." J'avais passe la matinée a déambuler dans les ruelles de la vieille ville, entrant au hasard de mon cheminement dans une chapelle romane ou une eglise gothique. J'avais gravi les marches
conduisant a la ciitadelle fortifiée par Vauban et qui offrait un panorama unique sur la ville. Après avoir déjeune (fort bien) dans un restaurant du centre-ville que m'avait recommande le
receptioniste de l'hôtel, je consacrai l'apres-midi au plaisir du shopping et, moi qui ne porte a longueur d'année que des sempiternels pantalons tres stricts je me surpris a essayer et a acheter
une ample robe de cotonnade aux couleurs vives que je me promis d''etrenner des le lendemain. C'est avec plaisir que j'apercus les tours de la cathédrale et la perpective d'une halte reposante et
rafraichissante en comparaison de la fournaise dans laquelle je baignais. Je fis quelques pas sur les bas-cotes de la nef et entrai m'asseoir sur le banc d'une chapelle latérale dédiée a saint
Michel Archange. Une peinture du seizième ou du dix-septième siècle, noircie par le temps et la fumée des cierges, le représentait selon l'iconographie habituelle terrassant le dragon. Ce dernier,
malgré ses yeux étincelants et les flammes qui sortaient de sa gueule, me parut moins terrifiant que les images de mon enfance montrant des diables cornus, aux pieds fourchud, yembrochant des
damnes se tordant dans d'atroces souffrances dans les flammes de l'enfer. Puis mon regard s'attarda sur le vitrail qui projetait un rai de lumiere sur le tabernacle de l'autel. Saint Nicolas en
habits sacerdotaux, la crosse épiscopale a la main et entoure de scènes illustrant les miracles du saint, trônait en majesté. Cette courte halte me revigora et je décidai de reprendre mon chemin.
En approchant du porche j'apercus une volée d'escaliers, qui selon toute vraisemblablamce, montait au sommet d'une des deux tours de la cathédrale d'ou la vue devait etre impressionante. J'étais
trop lasse pour entreprendre l'ascension que je remis au lendemain. Je m'eveillai très tard et il était près de midi quand je quittai l'hôtel. La chaleur était encore plus accablante que la veille.
Aussi n'hesitai-je pa a entrer au musée archéologique installe dans un ancien couvent dont l'epaisseur des murs laissait présager la fraicheur relative qui devait y régner. J'y passai une grande
partie de l'apres-midi. Il ne me restait plus qu'a réaliser mon voeu de faire l'ascension fe la tour de la cathédrale. J'arrivai un peu essoufflée au sommet de l'escalier ou s'apprêtait a descendre
un homme qui s'effaca devant pour me laisser la voie. Je débouchai sur une plate-forme entourée de toutes parts par une muraille d'environ deux mètres de hauteur, sans aucune ouverture sur
l'extérieur. Dépitée, il ne restai plus qu'a redescendre, quand l'homme s'approcha de moi et dit : - j'ai lu votre déception sur votre visage. Permettez-moi de vous venir en aide. Et il me proposa
de me faire la courte échelle. Je ne m'etonnai pas le moindre du monde de cette proposition insolite venant de la part d'un inconnu et j'acceptai étourdiment son invite. Je me retrouvai l'instant
d'après perchée sur ces épaules. La ville, dont je reconnus les édifices les plus remarquables, étalait ses toits de tuiles ocres a mes pieds. Au loin la rivière déroulait ses méandres. Ses eaux
miroitaient sous le soleil et je distinguai les embarcations qui les sillonnaient. L'horizon êtait ferme par des collines boisées. Je ne lassai pas d'admirer ce paysage, sans plus me souvenir de
l'homme qui me soutenait. Soudain, une angoisse insoutenable me saisit, mon sang se glaça et j'eus l'impression que mon cœur s'arrêtait de battre. J'entendais, venant de très loin, la voix de
l'homme dont je ne comprenais pas les paroles. Je venais, en un eclair, de prendre conscience que je portais pour tout vetement une robe légère et que j'offrais a un inconnu le spectacle dont
l'indecence le disputait a limpudicite la plus débridée. Maudite soit mon irréflexion coupable, quoique involontaire, qui me mettait dans une situation aussi scabreuse. Mon premier mouvement fut de
descendre immédiatement, mais ce serait l'aveu public de mon indignité, et il me serait impossible de soutenir le regard de l'homme sans mourir de honte. Non, il fallait que je donne le change en
reprenant pied tout naturllement, te telle façon qu'il croie que je n'avais pas eu conscience de la position indecente dans laquelle mon inconséquence m'avait entrainée. Au moins les apprences
seraient sauves et mon honneur intact. Je m'accordai quelques instants pour retrouver mon calme. C'est alors que je fus envahie par une sensation de volupté que je n'avais jamais éprouvée jusqu'à
présent. Je dus me rendre a l'évidence, j'étais en proie au plaisir, inédit pour moi, de l'exhibition ! J'eus cependant un dernier sursaut de sagesse et je demandai a mon inconnu de m'aider a
mettre pied a terre. Durant cette périlleuse opération force me fut de constater lle signe pathognomonique de l'erethisme dont il était la victime consentante et ravie. A l'instant ou, malgré moi,
je le frolai, sa respiration devint haletante, ses yeux se révulserent et un rale etouffe sortit de ses lèvres. Cette scène accrut mon excitation et je faillis defaillir dans ses bras. Heureusement
je me repris rapidement et feignis de m'inquiéter sur son état de santé - vous vous sentez mal ? Voulez-vous que j'appelle du secours ? - non, non, ce n'est rien me repondit-il en rougissant, la
fatigue, la chaleur sans-doute. - allongez-vous un instant, lui répondis-je, poursuivant ma petite comédie de l'inquietude feinte. - je vous assure, je vais très bien maintenant. N'ayez aucune
inquiétude. Je le pressai néanmoins de descendre pour se reposer un instant. Je lle précédai dans l'escalier et multipliai a plaisir les marques de préveniance et nous nous retrouvames peu apres a
la terrasse d'une brasserie a l'ombre de la cathédrale. Je mis a profit le silence qui s'établit pour l'examiner. C'était un jeune homme de 22 a 23 ans tout au plus, de taille moyenne, aux cheveux
noirs légèrement ondules, aux yeux bruns bordes de longs cils, aux sourcils denses se rejoignant en taroupe au dessus du nez long et mince. Ses lèvres étaient bien dessinées et charnues, surlignees
d'une fine moustache. L'ensemble de sa physionomie inspirait la sympathie, il était vêtu simplement d'un vieux jean délave et d''un polo blanc et portait des baskets soigneusement laces. Je rompis
le silence la première en le questionnant sur ses activités. Il s'appelait Laurent, était étudiant en lettres classiques et se destinait a une carrière de critique d'art dans un magazine
littéraire, du moins c'était son vœu. Il consacrait ses vacances a recueillir des materiaux pour une future thèse qui lui prendrait plusieurs années de travail. Il logeait chez ses grands-parents
en proche banlieue. Il m'interroge a son tour mais je ne lui fit que de vagues réponses. Il n'insista pas et je lui sus gré de sa discretion. Je ne pus lui cacher que j'étais mariée car je l'avais
surpris a fixer mon alliance que je m'efforcais maladroitement de dissimuler. Il connaissait sa ville parfaitement pour y passer ses vacances depuis son enfance et par sa passion de l'histoire
locale et il me proposa d''etre mon cicérone poure me faire découvrir ses trésors caches. Je ne répondis rien et je crois qu'il interpreta mon silence comme un acquiescement tacite. Je manifestai
alors mon intention de rentrer a mom hôtel; il voulut m'accompagner; je ne sus lui refuser cette faveur qui, faut-il l'avouer ? me coûta peu... Aussi peu que je fus contrariée par le trajet qu'il
se plut a allonger en m'entrainant dans des ruelles a la découverte de lieux insolites, de vielles maisons aux façades pittoreques, de fontaines inattendues au fond de cours recelées par des
immeubles sans caracteres. Une fois il s'arrêta devant une maison a la façade des plus banales. C'est la, ms dit-il, qu'une femme séquestra, dans la cave, attache a une chaîne scellée dans le mur,
son mari, pendant près de dix ans. Elle ne le visitait que pour lui apporter de l'eau et des rogatons et il ne dutbsa survie qu'a sa forte constitution. Démasquée enfin, elle fut arrêtée, jugée et
condamnée a vingt ans d'emprisonnement. Pendant toute la durée de sa détention le mari ne manqua pas une seule fois de lui rendre visite les jours autorises par l'administration pénitenciere, lui
apportant nourriture et menus objets permis par le reglement. Il ne manifesta jamais le moindre ressentiment. Il témoigna même en sa faveur, plaidant l'irresponsabilite de sa femme pendant le
procès. Elle fut libérée conditionnellement au bout de dix-huit ans et accomplit ponctuellement toutes les obligations prescrites par la justice. Au bout de quelques semaines elle ne se présenta
pas a sa convocation. On la fit rechercher et au cours de la perquisition de sa maison on la découvrit bâillonnee, pendant par un bras a la voute de la cave ou elle avait séquestre son mari.
L'autopsie montra qu'elle avait agonise dans cette position pendant plusieurs jours. On ne retrouva jamais trace de son époux malgré d'actives recherches. Cette vengeance atroce si froidement
ourdie me fit frissonner d' horreur. Laurent s'en aperçut et pour en atténuer l'effet me dit que ce ne devait être qu'une légende, mais je ne le crus qu'a moitié et maintenant encore, quand j'y
repense, je ressens la même émotion horrible. Le reste du trajet Laurent s'efforca de me divertir par des anecdotes drolatiques Nous arrivames enfin en vue de l'hôtel. Je fus saisie alors par une
impulsion irrésistible qui m'étonne encore aujourd'hui. Je déposai un baiser sur ses lèvres, mis deux doigts sur sa bouche, comme pour le faire taire, et m'enfuyai en courant, m'engouffrant dans
l'hôtel sans détourner la tête. Je me jetait toute habillée sur mon lit et sombrai bientôt dans un sommeil lourd peuple de rêves d' escaliers sans fin tournoyant dans le vide. Je fis aussi ce rêve
étrange : au sommet d' une tour se tenait une religieuse en habit noir. Elle sortait un sein immaculé de son corsage que des femmes en vêtements de deuil tétaient avidement. Elles repartaient la
bouche dégoulinante de lait en la traitant de sainte et en marmonnant d' inaudibles prières. La robe de la religieuse etait constellée de taches blanches. Je dus m'eloigner pour de pas être
éclaboussée par des gouttes de lait. Je m'eveillai très tôt, bouclai ma valise, reglai ma note a la réception et me digeai vers la gare toute proche ou je pris le premier train pour P***. je ne
revins jamais plus a L***. A suivre...